Entretien avec Maître WANG Zhanjun

Juillet 2025

Paru dans TaichiMag en juin 2026

Wang Zhanjun est né en 1974 à Chenjiagou, en Chine, dans la province du Henan.

Il a commencé à pratiquer la boxe à l’âge de quatre ans sous la houlette de son père, le grand maitre Wang Xian. Il est vice-président de l’Association des arts martiaux du Henan, et enseigne actuellement le Taiji à la prestigieuse Université des Sports de Beijing. Figure multi-médaillée, il est l’un des huit représentants les plus connus du Tai Chi de Chenjiagou.

A la disparition du Grand Maître Wang Xian, en 2024, une question traverse la communauté de ses élèves français regroupés au sein de l’IRAP : que devient l’héritage du Taijiquan Chen hors de Chine ?

Entre Lyon en 2023 et Cahors en 2025, son fils, Wang Zhanjun, héritier de la 21e génération, apporte une réponse concrète.

Face aux pratiquants français, il impose une pédagogie plus structurée, sans rompre avec les fondements transmis par son père. Moins une rupture qu’une évolution assumée : celle d’un art vivant, porté par un maître qui ne se contente pas d’en revendiquer l’héritage, mais qui l’incarne et le prolonge. Maître Wang Zhanjun est venu récemment en France à l’occasion d’un stage organisé par l’association Laojia à Cahors. En marge du stage, le maître accepte de répondre aux questions des pratiquants français. Il revient avec franchise sur son parcours, la figure de son père, les transformations de son enseignement et les principes qui guident aujourd’hui sa pratique. Une chose apparaît alors clairement : Wang Zhanjun incarne pleinement l’héritage qu’il a reçu, tout en traçant, avec détermination, sa propre voie. Interview réalisée par Samuel Franchini.

Taichi Mag : Maître Wang, merci de nous recevoir en France. C’est la troisième fois que vous venez y animer un stage de Taijiquan, à l’invitation de l’association Laojia à Cahors. Nous vous remercions d’avoir accepté cet entretien.

Wang Zhanjun : C’est avec plaisir.

Que représentait pour vous le fait de grandir dans une famille où le Taijiquan occupait une place aussi centrale ?

Je suis né dans une famille entièrement dédiée au Taijiquan. Mon père, ma mère, mes frères et sœurs pratiquaient tous. À Chenjiagou, mon village, cet art fait partie de la vie quotidienne : il est partout. Pour moi, c’est à la fois un honneur et une chance d’avoir grandi dans ce berceau du Taijiquan.

Enfant, j’étais très actif. J’aimais bouger, observer, comprendre. Je regardais les anciens s’entraîner, mes parents échanger avec leurs élèves et leurs amis. J’étais fasciné par ces interactions. Grandir dans cet environnement a profondément nourri mon désir de pratiquer.

Aviez-vous conscience, à cette époque, du statut exceptionnel de votre père ?

Oui. Je suis né en 1974 et, dès les années 1970, des pratiquants venaient de toute la Chine pour apprendre auprès de lui. C’était déjà une grande fierté. Puis des étrangers ont commencé à venir, notamment du Japon et de Corée. Cela m’impressionnait beaucoup. Je regardais mon père avec admiration et je souhaitais devenir comme lui.

Comment décririez-vous la continuité entre votre voie et celle de votre père ? Et les évolutions que vous avez apportées ?

Nos voies sont parallèles, mais le contexte a évolué.

Mon père a été l’un des premiers à s’engager dans des compétitions de tuishou, à une époque où la Chine était encore relativement fermée. Il avait un esprit ouvert et cherchait à confronter le Taijiquan à d’autres disciplines comme le judo ou le taekwondo.

Nous partageons également un intérêt commun pour la médecine chinoise, qui repose sur les mêmes fondements que le Taijiquan. Mon père se soignait lui-même, intégrant naturellement ces deux dimensions. Aujourd’hui, j’intègre moi aussi ces connaissances dans ma pratique et dans mon enseignement.

Enfin, j’accorde beaucoup d’importance à l’apprentissage auprès d’autres écoles. J’observe, j’emprunte ce qui me semble juste et je l’intègre à ma manière de m’entraîner. C’est en cela que mon enseignement peut se distinguer, tout en restant fidèle à la tradition.

Quels sont, selon vous, les principes fondamentaux de l’enseignement de votre père auxquels on ne peut renoncer ?

Certains fondements sont immuables, en particulier la théorie du Yin et du Yang. En Taijiquan, on dit que « le corps dirige le mouvement ». Par exemple, pour aller vers la droite, il faut initier par la gauche ; pour monter, il faut partir du bas. Ce sont des principes essentiels sur lesquels j’insiste dans mon enseignement.

Que diriez-vous aux pratiquants français qui hésitent à poursuivre avec vous après avoir longtemps étudié avec votre père ?

Pour pratiquer le Taijiquan, il faut d’abord cultiver une attitude juste : humilité, ouverture et générosité.

Mon père était un grand maître. J’ai appris auprès de lui et je poursuis aujourd’hui cette transmission avec ma propre expérience, notamment en tant que compétiteur. Le Taijiquan évolue. Un proverbe chinois dit que lorsqu’on atteint un sommet, on découvre d’autres montagnes. Il est important de rester ouvert.

En me suivant, vous ne choisissez pas une personne, mais une voie : celle du Taijiquan.

Comment encourager les pratiquants à s’engager dans cette continuité ?

Dans un même groupe, les résultats diffèrent toujours selon les individus. Chacun a sa propre compréhension, sa propre intelligence, son propre rythme. C’est pourquoi il existe des niveaux différents, même au sein d’un enseignement commun.

Il faut aussi considérer l’évolution dans le temps. Comme les saisons, la pratique change avec l’âge. Si vous observez les enseignements de mon père à différentes périodes de sa vie, vous verrez qu’ils ont profondément évolué.

En Taijiquan, on parle de « grand cercle », de « cercle moyen » et de « petit cercle », en fonction du niveau du pratiquant. Vers la fin de sa vie, mon père avait atteint une dimension très élevée, presque spirituelle.

Lorsque sa santé s’est dégradée, je suis revenu à Chenjiagou pour l’accompagner. Durant cette période, nous avons approfondi ensemble la théorie et la pratique, notamment autour du tuishou. Nous avons cherché à faire émerger une méthode plus aboutie. Il a validé ce travail comme une forme de synthèse de la tradition familiale.

Comme un arbre qui grandit, se transforme, puis donne des fruits, le Taijiquan évolue sans jamais cesser d’être lui-même.

Quelles ont été vos premières impressions face aux pratiquants français formés par votre père ?

J’ai été frappé par leur engagement. Les pratiquants français font preuve de persévérance et de sérieux. Lorsqu’ils s’entraînent, ils restent concentrés jusqu’au bout.

J’ai également été touché par leur attitude : beaucoup sont physiquement puissants, mais s’expriment avec douceur et humilité. Cette combinaison est très intéressante dans la pratique des arts martiaux.

Comment percevez-vous le lien entre la culture chinoise et la pratique du Taijiquan à l’étranger ?

Le Taijiquan et la culture chinoise sont profondément liés. Aujourd’hui, il est inscrit au patrimoine immatériel de l’humanité par l’UNESCO, ce qui signifie qu’il appartient désormais au monde entier.

Dans mon enseignement, j’accorde une grande importance aux aspects culturels : les salutations, les termes chinois, les références traditionnelles. Même si la traduction permet de comprendre, la prononciation et l’expérience directe permettent d’approcher plus profondément l’essence de cette culture.

Chaque culture a ses références spirituelles. La culture chinoise possède les siennes, et elles font partie intégrante du Taijiquan.

À quels signes reconnaît-on un élève qui commence réellement à intégrer le Taijiquan ?

Il y a trois critères principaux.

D’abord, l’attitude : un élève attentif, concentré, qui cherche à comprendre, même lorsqu’il ne saisit pas immédiatement.

Ensuite, la coordination du corps : la capacité à harmoniser les mouvements.

Enfin, la régularité : la présence aux cours, la constance dans la pratique.

Ces trois éléments permettent d’évaluer l’engagement réel d’un pratiquant.

Quels repères permettent de mesurer la progression d’un élève ?

La progression se manifeste dans l’ensemble du corps : les déplacements, les mains, le regard, la respiration. Tous ces éléments évoluent ensemble. Il n’existe pas un seul critère décisif, mais une cohérence globale qui se construit avec le temps.

Quelle ambition nourrissez-vous pour les pratiquants français ?

Selon moi, il n’y a pas de mauvais élèves, seulement des enseignants qui doivent s’adapter.

Je propose une pédagogie complète, capable de répondre à différents objectifs : la pratique martiale, l’expression esthétique ou la recherche de santé.

Mon ambition est claire : former des pratiquants d’excellence. Je souhaite que mes élèves progressent jusqu’au plus haut niveau et qu’ils soient fiers de représenter notre école.

Certains pratiquants perçoivent votre pédagogie comme plus structurée que celle de votre père. Comment l’expliquez-vous ?

Cette évolution est le fruit de notre travail commun. Mon père avait une approche très intuitive. Dans les dernières années, nous avons réfléchi ensemble à la nécessité de structurer davantage l’enseignement, notamment à l’international.

En Chine, la concurrence entre écoles est forte. Il est essentiel d’évoluer sans cesse. La structure apporte une rigueur nécessaire à la transmission.

En Taijiquan, on parle d’unité entre le corps, le cœur et la voie. Cette harmonie est au centre de notre enseignement.

Certaines vidéos anciennes évoquent le terme de “Mystic Kung Fu”. Que recouvre cette notion ?

À une époque, l’enseignement était très fermé. Il n’était pas autorisé de transmettre aux étrangers. Cela donnait au Taijiquan une dimension secrète, parfois perçue comme mystique.

Avec l’ouverture progressive, cette perception a évolué. Aujourd’hui, nous partageons cet art plus largement, tout en conservant certaines dimensions qui nécessitent une relation étroite entre maître et élève.

Enfin, quel regard portez-vous sur votre expérience en France ?

Je connais encore peu le pays, mais j’apprécie beaucoup la culture, notamment la cuisine. Ce qui m’a le plus marqué reste l’enthousiasme des pratiquants.

Leur engagement me motive à transmettre pleinement mon savoir. Je souhaite accompagner le développement du Taijiquan en France et en Europe, afin qu’il devienne une source de santé, de joie et de progression pour tous.

Cahors, juillet 2025.