Carnet de notes spiralées

Quand quelqu’un vous a transmis un trésor et que vous lui êtes redevable d’une des plus belles choses qui soit arrivée dans votre vie, il n’est pas si aisé d’être objectif à son sujet. C’est la pensée qui m’habite alors que je m’apprête à retrouver Alain Caudine pour que nous échangions au sujet de son dernier livre, de son parcours, des arts martiaux en général et du tai-chi Chen en particulier. Car voilà plus de vingt ans déjà que la fulgurance de ses spirales harmonieuses ont provoqué un profond bouleversement aux confins de tous mes présents, et fait naître la certitude que je voulais faire « ça » comme « lui », à la suite de quoi je suis devenu un de ses élèves.

Entretien avec Alain Caudine

C’est donc un peu ému mais n’en laissant rien paraître que je viens frapper à la porte de son appartement de Mauléon.  Alain me reçoit avec son habituelle prévenance et sa naturelle équanimité. A la question : qu’est ce qui différencie ce livre des autres qu’il a écrits ?  Alain dit qu’il est  « comme un testament, pour son fils d’abord et pour les gens qui lui font confiance »  il ajoute « qu’il n’a pas été pensé comme un livre, mais résulte de l’accumulation de la pratique et de plusieurs années de prises de notes, qu’il est un témoignage des expériences de vie sans considération de plaire ou de déplaire. » 

Du cancre au Maître

  Rapidement dans l’entretien, une piste se dessine qui dévoile peut-être l’intention première à l’origine d’un chemin si long et si persévérant dans les arts martiaux : Alain décrit l’élève indolent et mal considéré par ses maîtres qu’il a été à l’école. Il partage librement avec moi une brimade dont il fut l’objet et  dont je devine qu’elle ne fut pas isolée. Elle s’ajoute à une autre injustice qu’il m’avait fait l’honneur de me confier quelques années auparavant et qui remontait à sa primaire. Etant moi-même enseignant, je perçois la violence qui  lui fut faite et je considère comme ces évènements ont pu participer à forger au plus profond de son âme, le désir d’une réparation qui peut, peut-être, expliquer l’enseignant tolérant, patient et bienveillant qu’il est devenu, mais avant cela, l’élève appliqué et reconnu par un autre type de professeur dans un autre type de discipline. Du genre de celles où on ne peut pas tricher et dont les copies sont écrites sur les tatamis à coup de mawashis.

   Lui, le dernier de la classe qui démontrait déjà une attirance pour l’union des opposés en étant le meilleur ami du premier de la classe, opère un mouvement de fond  depuis son enfance jusqu’à l’âge adulte et devient un élève appliqué et travailleur, jusqu’à la ceinture noire de karaté, jusqu’au 5ème puis au 6ème duan de tai chi chuan de la FAEMC, en passant par les formations,  brevets et certificats de plusieurs fédérations dans plusieurs domaines (tai chi, Qi qong, massage), la fonction de juge, une médaille d’or européenne et d’autres chinoises d’argent et de bronze, mais surtout, son intronisation en tant que disciple interne de Grand Maître Wang Xi’An.   Et puis aussi, il découvre le plaisir de l’écriture qu’aucun professeur n’avait réussi à cultiver jusque-là et écrit plusieurs ouvrages dont un en collaboration avec le Maître…

“A la source du Taiji Quan” – co-écrit avec Grand Maître Wang Xi’an en 2005

Lever le voile du magique

… Jusqu’à ce livre dans lequel il s’attache à lever le voile du magique qui nimbe le plus souvent les pratiques internes aux yeux du profane. À cette fin, il utilise un vocabulaire rigoureux, scientifique, quasi médical pour décrire les transferts, les relations, et les échanges entretenus entre les différentes parties du corps dans la pratique de notre art. Si quelques-uns s’en trouvent rebutés, ils doivent considérer que c’est le résultat d’une démarche d’ordre expérimentale rendue accessible au plus grand nombre par l’usage d’une rhétorique qui ne souffre pas d’interprétation.  D’autre part, le pratiquant sincère qui désire progresser dans l’art pourra difficilement négliger d’approfondir sa connaissance de l’anatomie et de la physiologie pour accéder à un ressenti toujours plus subtil, mais aussi et surtout pour s’approprier les clés d’une pédagogie qui repose sur une connaissance affirmée  de la « cathédrale » dans, et avec laquelle il pratique : le corps.

Un des nombreux schémas de l’auteur qui décrit avec précision les processus internes – livre p.69

Pour « ésotérique », terme éminemment galvaudé, Alain retient la définition du Petit Robert : « se dit de toute chose ou connaissance qui se transmet par tradition orale à des adeptes qualifiées ». 

  Au sujet de son écriture, Alain dit qu’il écrit d’abord des phrases courtes qu’il approfondit par un inlassable travail de réécriture  pour répondre à un besoin premier de clarté ». Pari gagné ! Efficacité maximum. Il ajoute « qu’il écrit parce qu’il éprouve des difficultés à s’exprimer verbalement ». Je m’en étonne car j’ai toujours trouvé ses explications claires, mais à l’avoir lu, je comprends que de nombreux éléments  complexes de la pratique peuvent difficilement être partagés sur le mode oral dans le seul temps du cours. Il cite en exemple un ouvrage japonais très maladroit mais clair et  accessible au sens ». Je ne peux m’empêcher de rattacher cette façon d’écrire à une certaine manière de dérouler la laojia : en évacuant le souci esthétique pour s’attacher à en révéler son sens le plus profond. 

Du corps à l’esprit, du mouvement à l’intention.

  En comparaison de ses autres ouvrages vous pourrez facilement juger qu’Alain n’a pas fait le tour de sa pratique en cercles fermés mais qu’il a poursuivi un mouvement d’élévation et d’éloignement tout en gardant un ancrage profond à ses références de départ : l’enseignement de maître Wang. La structure elle-même du livre s’en ressent, fidèle au titre : spiralaire, faite de nombreux renvois, de retours, de rappels, de références qui sont autant de portes qui s’ouvrent sans cesse sur d’innombrables réflexions. Pour autant, l’ouvrage ne se disperse pas, il poursuit une trajectoire qui le mène de l’expérimentation  physiologique la plus tangible aux lignes plus éloignées, d’une perception subtile, aux frontières de l’insubstantiel : l’intention, la conscience.  

Les spirales dans la forme – L’energie “Chansi Jin” si caractéristique du style Chen – livre p. 197

« Ta chi chuan origine du mouvement spirale du tai-chi » confirme l’ouvrage « À la source du tai-chi » il le déploie, il le prolonge en une analyse toujours plus profonde des mouvements qui le caractérisent et s’offre aussi comme une réflexion nourrie par une expérience longue et affirmée dans le champ des arts martiaux, jusqu’à s’étendre au souffle premier de l’intention, le « YI ». C’est d’ailleurs selon ses termes « ce travail de l’intention qui l’a le plus satisfait. L’émergence des besoins et des désirs les plus profonds, afin de les faire circuler harmonieusement ». Alain nous invite à conscientiser la pleine présence de notre esprit à travers l’expérience de notre corps dans la réalisation de boucles et de spirales efficaces au sens martial.

Homéostasie

Aurions nous bouclé le huit en revenant à la notion d’intention ? Oui … mais non, car le huit se dédouble, résonne en lui même pour révéler l’origine infinie de son propre mouvement, infini lui aussi, et il reste encore tant à explorer. D’ailleurs, je n’ai pas interpellé Alain au sujet de deux mots qui reviennent à de nombreuses reprises dans le déploiement de son livre. Je suis satisfait de mon effet, car il semble curieux.

dessin de l’auteur p. 205

Le premier c’est « homéostasie ». J’avoue que j’ai eu besoin de l’aide d’un dictionnaire pour en préciser son sens, que le contexte dans lequel il était utilisé ne me laissait pressentir que partiellement. Il évoque la capacité de l’ensemble des fonctions du corps à travailler de concert pour assurer l’harmonie et l’équilibre de la santé. Alain semble un peu pris de court tant la chose est évidente pour lui, mais il accepte de préciser : « c’est ce qui maintient en vie… le processus fondamental des innombrables éléments qui nous composent et qui sont tout à la fois individuels et connectés, qui participent à la régulation et à  la transformation de ce que nous sommes. » 

Personne n’ignore plus que le tai chi pratiqué correctement est un facteur de bonne santé. De nombreuses études confirment désormais cette qualité de notre art pour laquelle de plus en plus de personnes viennent à lui. Alain ajoute : « En participant à réguler les fonctions du corps, le tai chi  rend le pratiquant apte à sa contemplation. Il le rend sensible à ce qui est beau et lui procure un forme de paix. Le stress ainsi évacué, toute sa santé s’en trouve renforcée. »  Il m’explique encore « dans le tai chi, elle (l’homéostasie) est stimulée par le respect, l’entretien, le prolongement, l’amélioration et le partage … ». 

D’une idée reliée à une autre, la pensée d ‘Alain m’invite à pénétrer le principe d’une conscience apaisée et alerte. Il précise cependant : « notre recherche c’est celle de la profondeur, mais pas du « beau »… ». Je suppose que ce qu’Alain veut dire c’est que  le beau émerge de la profondeur, mais qu’il n’est pas un but en soi, de la même manière que la fluidité et la souplesse sont des conséquences d’un travail sérieux et assidus mais ne sauraient en aucun cas être un but ou une finalité de l’art. 

Alain prolonge la réflexion en évoquant la place de l’homme dans la nature. Je perçois l’analogie qu’il me soumet, elle me renvoie à un point clé de la pratique selon Wang Xi’An : « établir la correspondance entre l‘intérieur et l’extérieur ». Il n’y a pas de séparation entre les éléments constitutifs de l’univers. Considérer les processus internes nous invite à considérer les processus externes. En quoi, l’homéostasie ne s’arrête pas aux limites de notre corps, à la frontière de notre épiderme, elle s’étend à l’ensemble de la nature avec laquelle nous sommes en relation ininterrompue d’échanges constants, par la respiration,  la nourriture, le mouvement… 

Alain nous invite à nous libérer d’un représentation limitée de nous même. Je comprends mieux l’exploration assez systématique qu’il fait des processus physiologiques, de l’équilibre, de la verticalité, de la coordination, du mouvement … Ils mènent à une connaissance améliorée de soi-même et nous porte à reconnaître chez l’autre et dans la nature à laquelle le taïchi emprunte de nombreuses images, ce qu’il y a de pareil à nous.

Il conclut sur un fajin dont il a le secret : « L’homme a besoin de la nature, mais la nature se fout pas mal de l’homme. L’homme est responsable à 200% ». La formule est un peu brutale, mais elle a l’avantage de couper court à toute divagation intérieure tant elle est explicite et ne mérite aucun commentaire.

“La vague” estampe d’Hokusai – 1760 -1848 – livrep.211

Alchimie

Le second c’est « alchimie ». Les profanes la  considèrent généralement comme une  pseudoscience. Pourtant, l’alchimie qui vise la transformation des métaux et la recherche de la panacée, a contribué à quelques découvertes et participé à l’élaboration de la méthode expérimentale. Ce n’est que tardivement que la chimie se distinguera de l’alchimie à laquelle elle est jusque là assimilée sans distinction aucune. Alain ne s’étend pas mais il explique : « l’Alchimie fut la première forme de spiritualité que j’ai rencontré sur mon parcours. » il ajoute «  La transformation du plomb en or est une métaphore qui décrit symboliquement la transformation de ce qui est « vil » en soi en ce qui est « noble ». On comprend pourquoi dans son livre, il qualifie le tai chi à plusieurs reprises « d’Alchimie ». Comme pour les opérations alchimiques, notre art nécessite un cheminement long  qui vise la transmutation d’une matière brute et grossière en une matière harmonieuse et aboutie, par la suite d’opérations  complexes qui s’inspirent de principes naturels fondamentaux et observables : la dissolution, la coagulation, la condensation, la calcination…. Autant d’opérations qui trouvent leur pendant symbolique dans le champ de la psychologie : la transmutation de la fougue en patience, de la force brute en souplesse, de la violence en douceur, de l’impatience en persévérance, de la rapidité en lenteur, puis de la lenteur en rapidité… 

“Le feu de roue” livre p. 105 – Cathédrale d’Amiens – portail du Sauveur –

De l’alchimie des anciens à la chimie des modernes, il n’y a qu’un pas franchi au XVIIIème siècle par des esprits éclairés  qui, si ils contestent la possibilité de la transformation du plomb en or ne renoncent pas à certains principes fondamentaux mis en évidence par leurs prédécesseurs. Lavoisier est un de ceux là, qu’Alain cite dans son livre. Son célèbre « Rien ne se crée, rien ne se perd,  tout se transforme » reprend une maxime grecque antique et rejoint les principes taoïstes qui ont plus de 2 000 ans. Alain décrit souvent l’art du tai chi comme un art de la transformation : du peng en lu, du lu en ji , du ji en an… Notre pratique a pour but d’élever notre capacité de transformer l’agressivité d’un adversaire pour la rendre inefficace, mais plus subtilement encore de transformer notre propre agressivité  pour la rendre efficace, ce qu’exprime avec force et clarté cet aphorisme de Lao Tseu cité dans le livre d’Alain : « Produire et entretenir, produire sans s’approprier, agir sans rien attendre, guider sans contraindre c’est la vertu suprême »  

“Les huit potentiels dans la pratique” – livre p. 170

Traité de l’essentiel

Alors que nous avançons dans notre échange, je me rends compte que j’ai perdu le fil de mes questions, et pourtant,  chacune d’entre elles trouve une réponse à son tour, au fur et à mesure qu’Alain se livre généreusement.

Quelques répliques lumineuses surgissent,  brèves et efficaces  à la manière de fajins : « Quand on fait du taichi, on s’interroge sur tout et on ne se départit pas d’une curiosité gourmande » il ajoute : « Il y a d’autres voies que les dogmatismes (religieux) pour explorer les choses de l’esprit ». Il dit encore : « Le corps c’est la cathédrale. C’est à travers la cathédrale du corps qu’on accède au cœur ». J’apprécie ce discours parce qu’il est connexe avec mes propres représentations, mais surtout parce que je connais un peu Alain et qu’il s’incarne véritablement dans sa pédagogie.

A plusieurs reprises, il se lève et entame quelques mouvements que je lui connais bien. Il affirme : « On s’en fout des directions, c’est irrespectueux de chercher quelque contradiction que ce soit dans le travail du Maître pour la raison qu’il aurait démontré une fois un mouvement de la forme dans une direction, puis une autre fois dans une autre. L’essentiel n’est pas là. »

CH’EN JUNG – fragment du rouleau des neufs dragons – livre p. 196

Mais alors, ou se trouve-t-il, l’essentiel ? La martialité ? le sens du combat ?

Alain ne se fait aucune illusion. Ayant goûté au tuishou de combat, en Chine, lors d’un stage très exigeant, qui lui permit de consolider sa pratique en expérimentant le haut niveau, il affirme que ce n’est pas un reflet de l’efficacité. Il se remémore ses différents voyages et affirme qu’ils furent souvent un  « augmentateur d’égo » chez certains de ceux qui l’accompagnèrent. Je forme intérieurement le vœu de ne pas subir ce vilain sort et je reconnais là, une valeur essentielle de l’art, exprimée tout entière dans la pratique de mon professeur : l’humilité, cette qualité rare qui fait toute l’authenticité d’un enseignant et qui le porte à apprendre de nouveau à chaque fois qu’il enseigne. 

Au détour de chaque réflexion, on s’approche de l’essence de notre art, sans jamais l’enfermer, sans jamais le qualifier de manière définitive. Alain parait toujours en mouvement, même quand il est immobile, un mouvement serein, calme et sûr de lui.

Comme il avance en âge et qu’il voit certains aspects de son qi décliner, il s’applique à explorer l’énergie avec un regard tourné vers l’intérieur, toujours plus subtil, toujours plus profond, en quoi sa pratique s’enrichit de qualités méditatives. Encore une fois il glisse et échappe à une catégorisation rigide : il se défend de définir la méditation comme une forme aboutie ou supérieure de la pratique, comme il se montre réfractaire à des méditations prolongées. Pour lui, la vie tout entière est objet de méditation et la pratique du taichi, une exploration constante et impérieuse de la conscience.

Il ne saurait y avoir de fin à cette recherche qui se confond tout entière avec la nature mystérieuse de la vie. Observant, avec étonnement et tendresse, cette curiosité sans cesse renouvelée chez cet homme sincère d’âge avancé, je mesure ô combien son exemple nous invite à tirer profit du taichichuan au-delà des formes et des tuishous, des armes et des démonstrations. Puisse chaque pratiquant s’approprier librement l’art subtil du taichi grâce au don sincère d’un professeur authentique. Puisse la pratique offrir à celui qui s’y livre avec curiosité et émerveillement, ce qu’elle contient de plus secret et de plus profond : une rencontre à la fois intime et universel avec l’intention dont elle procède.

Nelson, l’assistant de Maître SHEN SI (au centre) entouré d’ Alain Caudine (à droite)et de l’auteur de l’article (à gauche) – Belfort 2019